L'alcoolisme en Russie
« En Rus', nous avons la joie de boire, sans cela nous ne pourrions être ». Voilà une phrase prétendument prononcée en 988 par Vladimir Ier de Russie, comme argument pour refuser de convertir son peuple à l’Islam. En effet selon une célèbre anecdote tirée des Chroniques des temps passés, le souverain russe du Xe siècle hésite alors entre différentes religions monothéistes pour son royaume (catholicisme, christianisme orthodoxe, judaïsme et Islam). Afin de faire le meilleur choix, il envoie des émissaires dans chaque région puis écoute leurs compte-rendus. Vladimir aurait alors répliqué cette phrase au représentant de la religion musulmane qui venait de lui expliquer les conditions à respecter en cas de conversion, notamment celle de ne pas boire d’alcool. Voilà donc la raison du choix du christianisme orthodoxe par le souverain russe. Bien que la véracité historique de cette anecdote soit loin d’être vérifiée, son existence révèle que, dès le XIIe siècle, au moment où ont été rédigées les Chroniques des temps passés, la consommation d’alcool était déjà vue comme étant une composante essentielle de l’identité et de la culture russe. Cette idée est aujourd’hui encore particulièrement tenace, et quiconque se verrait confier la tâche de jouer le cliché du russe se retrouverait aussitôt avec une bouteille de vodka à la main. Mais cette représentation se vérifie-t-elle dans la réalité ? Les Russes sont-ils réellement des alcooliques en puissance, ou bien cette vision n’est-elle qu’un préjugé sans fondement ?
Par Marie SERS,
Étudiante Double-licence 2 de Droit-Histoire
Pour commencer, penchons-nous sur ce qui conforte ce cliché. La Russie a, pendant de nombreuses années et jusqu’à très récemment, été un pays à forte consommation d’alcool comparativement aux autres. Le pic a probablement été atteint après la chute de l’URSS en 1991 et la profonde crise économique ayant suivi. Ainsi au début des années 2000, la consommation d'alcool par habitant en Russie était supérieure de 60 % à celle des Européens de l'Ouest.[1] Cette forte consommation se traduit également dans l’espérance de vie moyenne. En effet, la courbe démographique russe est une exception parmi les pays industrialisés. En 1994 en Russie, l’espérance de vie des hommes était de 57 ans contre 73 ans en France. En outre, les femmes russes avaient une espérance de vie de 14 ans supérieure à celle des hommes. Dans un pays comme la France, la différence d’espérance de vie entre les hommes et les femmes est de l’ordre de 4 à 8 ans[2]. Ce fossé entre hommes et femmes, très marqué en Russie, s’explique en partie par une consommation d’alcool beaucoup plus massive chez les premiers.
Les Russes ont également l’habitude de consommer en grande quantité des alcools plus forts qu’en Europe de l’ouest. Ainsi, les spiritueux et alcools forts représentent 63 % de la consommation d'alcool, loin devant la bière (environ 33%)[3]. La consommation d’alcool commence généralement tôt dans la vie des Russes, aux alentours de 12 ou 13 ans en moyenne[4], ce qui favorise par ailleurs la dépendance. De plus, avant 2011, les boissons dont le degré d’alcool était inférieur à 10 (notamment la bière) n’étaient même pas considérées comme des boissons alcoolisées, et tout le monde y avait donc accès librement.
Quelles sont les raisons de cet attrait russe pour la boisson ? De nombreuses explications historiques et sociologiques ont été avancées par les chercheurs au fil des années. Pour commencer, la vodka, qui représente 91 % de l'alcool consommé en 1998 dans le pays, a une importance culturelle gigantesque en Russie[5]. Cette boisson généralement créée à partir de pommes de terre ou de céréales, serait arrivée dans la région au XIVe siècle, importée par des marchands génois. Des moines du monastère Chudov du Kremlin ont ensuite commencé à en distiller. Le souverain Ivan le Terrible fait ouvrir vers 1540 dans le pays les premières tavernes, appelées kabaks, s’octroyant ainsi un monopole sur la production et la vente de la vodka. Dès 1648, on estime qu’un tiers des hommes russes étaient endettés auprès de ces kabaks détenus par l’État. La vodka devient donc un instrument stratégique de pouvoir, et le reste d’ailleurs durant des siècles : en 1860, la boisson génère ainsi jusqu'à 40 % des revenus de l'État [6]. L’alcool est donc entré en force dans la société russe, devenant un élément central de socialisation, comme le prouve la fréquentation des tavernes puis des bars, ou encore la tradition du zapoï, une technique répandue en Russie qui consiste à ingurgiter une grande quantité d’alcool dans un laps de temps très court afin de s’assommer (une tradition extrêmement dangereuse pour la santé)[7].
À ce contexte historique s’ajoute aussi un problème d’information de la population russe, dont une partie non négligeable ne considère pas l’alcool comme particulièrement dangereux pour la santé, tant qu’il n’est pas illégal ou frelaté, selon un rapport de 2009 de la Chambre civile de la fédération de Russie[8] [9]. La pauvreté a également souvent été pointée du doigt pour expliquer l'alcoolisme du pays, mais ce facteur ne semble pas déterminant. En effet, la mortalité due à l'alcool n’est pas corrélée à celle du PIB des régions russes selon ce même rapport de 2009. En outre, il existe bien entendu beaucoup de pays dont la pauvreté, parfois plus forte, ne débouche pas sur une telle consommation d’alcool[10]. Enfin, la croyance selon laquelle les Slaves auraient une plus grande résistance à l’alcool ou une addiction génétique reste encore scientifiquement infondée. S’il est vrai que plusieurs gènes différencient les individus face à l’alcool notamment en terme de tolérance et de dépendance, aucune étude n'a à ce jour permis d'établir de liens clairs entre une tolérance de la population russe actuelle à l’alcool et le brassage génétique issu l'histoire ethnique des territoires russes [11] [12].
Néanmoins, l’histoire russe est également celle de la lutte, de longue date, contre le fléau de l’alcoolisme devenu un problème de santé publique. Malgré l’échec des politiques du tsar Nicolas II au début de la Première Guerre mondiale qui avait interdit brutalement la consommation d’alcool, faisant plonger les revenus de l’État et fleurir les distilleries clandestines, les bolcheviques tentent eux aussi de s’attaquer au problème et se heurtent aux mêmes difficultés : ils font donc vite marche-arrière[13]. Mis à part Staline qui encourage la consommation de vodka, presque tous les dirigeants de l’URSS (en particulier Gorbatchev) se lancent dans la lutte contre l’alcoolisme. Mais les différentes mesures de l’État, notamment le rationnement, ne sont que peu efficaces et surtout extrêmement impopulaires. Pourtant, l’État russe ne lâche pas l’affaire, et le redressement économique de la Russie dans les années 2000 et 2010 sous la présidence de Vladimir Poutine s’accompagne d’une campagne anti alcoolisme qui semble porter ses fruits. En effet, les évolutions récentes tendent à montrer que la Russie ne correspond peut-être plus vraiment à l’image qu’on lui accole. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2019 annonce une impressionnante diminution de 43 % de la consommation d’alcool dans le pays entre 2003 et 2016, atteignant cette année-là 12 litres par an et par habitant. Elle passe ainsi en deçà de celle de plusieurs pays européens tels que la Lettonie (13 litres/habitant et par an) ou encore la Moldavie (15 litres/habitant)[14] [15]. Cette baisse drastique s’explique en partie par des mesures strictes prises par l’État. Ainsi, de fortes taxes et des prix minimum imposés ont fait exploser le coût de l’alcool (le prix du demi-litre de vodka a presque doublé entre 2009 et 2010), et la publicité a été strictement encadrée[16].
Finalement, le cliché de la Russie alcoolique n’est pas une création absolue. On retrouve des explications historiques et sociologiques à cette consommation élevée d’alcool, une consommation devenue peu à peu un élément central de la culture russe. D’un autre côté, la plupart des dirigeants russes depuis la mort de Staline ont mené d’importantes campagnes en vue de renverser la tendance, devenue un problème de santé publique majeur. La consommation d’alcool est par conséquent revenue à une moyenne plus ordinaire et ne peut plus être considérée, de nos jours, comme un pilier essentiel de la culture russe.
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[1] « Les hommes russes sont décimés par l'alcool et le "zapoï" », Natalie Nougayrède, Le Monde
[2] Perspective Monde, Outil pédagogique des grandes tendances mondiales depuis 1945, École de politique appliquée de la Faculté des lettres et sciences humaines, Université de Sherbrooke, Québec, Canada
[3] OMS, « Russian Federation [archive] », sur who.int, 2011
[4] « Qu’en pensent les Russes: interdire l’alcool aux ados, une fausse bonne idée ? » 23 mai 2019, Ekaterina Sinelchtchikova, Russia Beyond
[5] « Les Russes boivent de moins en moins d'alcool », Odile Romelot, Slate, 3 octobre 2019
[6] « Russians and Vodka », 5 janvier 2010, Claire Suddath, Time
[7] « Les hommes russes sont décimés par l'alcool et le "zapoï" », Natalie Nougayrède, Le Monde
[8] « Alcoolisme en Russie », Wikipédia
[9] Chambre civile de la fédération de Russie, ЗЛОУПОТРЕБЛЕНИЕ АЛКОГОЛЕМ В РОССИЙСКОЙ ФЕДЕРАЦИИ : СОЦИАЛЬНО-ЭКОНОМИЧЕСКИЕ ПОСЛЕДСТВИЯ И МЕРЫ ПРОТИВОДЕЙСТВИЯ [« L'abus d'alcool dans la fédération de Russie : impacts socio-économiques et contre-mesures »] (Rapport gouvernemental), Moscou, 13 mai 2009, 84 p., A4
[10] « Alcoolisme en Russie », Wikipédia
[11]« Alcoolisme en Russie », Wikipédia
[12] « Tenir l'alcool, c'est dans les gènes ? », 9 décembre 2008, Le Nouvel Obs
[13] « Russians and Vodka », 5 janvier 2010, Claire Suddath, Time
[14] « Liste des pays par consommation d'alcool », Wikipédia
[15] « Étude de cas sur l’impact des politiques relatives à l’alcool : les effets des mesures de lutte contre l’alcoolisme sur la mortalité et l’espérance de vie en Fédération de Russie », rapport de l’OMS, octobre 2019
[16] « Russians and Vodka », 5 janvier 2010, Claire Suddath, Time