Nettoyage ethnique au Congo : La voix d’un peuple étouffée 

Par Dora DEHBAL,
Étudiante en Licence I de Sciences Sociales

Cela fait plus de 25 ans que la République démocratique du Congo (RDC) subit des viols massifs, massacres et tortures. À cette heure, Amnesty international rapporte plus de 6 millions de morts, des dizaines de milliers de viols et des millions de Congolais déplacés depuis le début de la première guerre du Congo en 1996[1]. Bien qu'un traité de paix ait officiellement mis fin au conflit après la deuxième guerre du Congo en 2002, les exactions n'ont jamais cessé. Selon le même rapport, en avril 2024, 7,3 millions de congolais avaient déjà été déplacés à travers le pays.

Mais la fuite ne sauve pas en République Démocratique du Congo. Dans les villages comme dans les camps de réfugiés personne n'est à l’abri des famines, du manque d’eau, des épidémies ainsi que des viols omniprésents. De plus, les populations des régions les plus touchées doivent affronter le manque d’électricité, d'éducation et sont confrontées à des conditions de vie déplorables.

Face à ce bilan horrifique, une grande partie de la population congolaise ainsi que la communauté internationale, également témoin de cette violence, dénoncent un génocide dans un pays fragilisé par la guerre civile.  Cette guerre, comme de nombreux conflits, est le produit de la continuité d’une crise antérieure : soit le résultat de 25 ans de conflit presque « normalisés » par les médias.

Comprendre l'origine du conflit 

Il est d’abord nécessaire d'aborder le génocide des Tutsis au Rwanda afin de comprendre les origines de ce conflit. En 1994, le pays aux mille collines traverse la période la plus sombre de son histoire. Après une campagne de propagande intense du gouvernement Hutu extrémiste visant non seulement les Tutsis mais aussi les Hutus modérés[2], l’ordre fut donné d'éliminer sur place toute personne appartenant à ces minorités et de violer femmes et enfants. Le bilan est lourd, avec jusqu'à 1 million de morts et entre 150 000 et 250 000 viols en l’espace de 3 mois.

À la suite de l’intervention du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé[3], l'heure n'était plus aux massacres, mais à la justice.  Dès lors, nombreux Hutus extrémistes ayant participé à ces atrocités fuirent vers l'Est du Congo, plus précisément vers la région du Kivu. Cette migration joue un rôle prépondérant dans la crise que connaît cette région aujourd’hui compte tenu de la présence de Tutsis parmi les minorités ethniques du pays. Ainsi, une grande suspicion est née au Rwanda visant cette province, suspectée d'abriter des génocidaires en fuite. 

Les deux guerres du Congo, s’étalant respectivement de 1996 à 1997 pour la première et de 1998 à 2003 pour la deuxième, sont nées de cette suspicion. La décennie est alors marquée par une grande instabilité politique et économique qui va affaiblir la RDC, ravagée par la guerre mais aussi par les massacres de l’AFDL[4], dirigée par l’opposant au régime Laurent Désiré Kabila et du FPR-APR[5]. On parle déjà de « potentiel génocide »[6] au cours de cette première guerre avec un bilan horrifique situé entre 200 000 et 800 000 morts de famine, maladie, massacres et de 2 à 2,5 millions de déplacés.

Suivant la rupture de l’alliance entre le nouveau président de la RDC Laurent-Désiré Kabila et ses anciens alliés, un second conflit plus important, plus puissant et surtout plus meurtrier émerge. Son étendue géographique et l’ampleur des pertes humaines lui valent le surnom de « Guerre mondiale d’Afrique »[7]. On compte alors entre 4 et 5,4 millions de morts. Les causes de cette deuxième guerre : instabilité politique et économique, tensions entre minorités ethniques et ressources naturelles.

C'est dans ce contexte complexe que le Mouvement du 23 mars[8] émerge en 2012. Bien qu’il ne soit pas le seul groupe armé au Congo, il se distingue parmi plus de 250 groupes armés par sa violence et son activité instructionniste. La situation est plus que critique en 2024 depuis son retour au Congo qui marque une violence extrême envers la population locale. Selon un de ses représentants, l'objectif serait de « libérer les Tutsis du pays », bien qu'il semble s’agir d’un prétexte pour contrôler la région du Kivu similaire au FPR[9]. L’importance du Kivu réside dans ses sous-sols riches en ressources, et est suspectée d’être le réel motif derrière ces interventions militaires étrangères.

Une mine d’or pour les uns, une mine de sang pour les autres

L'Est du Congo abrite 60 % des réserves mondiales de cobalt auquel s’ajoute une grande variété de minerais tels que le coltan, l'or, le cuivre mais également des diamants ce qui en fait une région très convoitée dans le monde.

Déjà évoquée comme cause de la deuxième guerre du Congo, la richesse minière fait de ce pays une cible non seulement chez ses voisins, mais aussi à l’international. Ainsi, nombreux sont ceux en RDC qui accusent le Rwanda et ses alliés de n’intervenir que dans des buts territoriaux, afin de s’emparer de ces mines d’or et de cobalt et de s’enrichir, d’autant plus que la situation instable au Congo en fait une cible facile. Cette suspicion est d'autant plus grande que le Rwanda est passé d’un pays avec très peu de réserves de cobalt au premier exportateur mondial en l’espace de quelques années.

Ce conflit profite aussi aux firmes transnationales telles que Microsoft ou Apple qui exploitent une main d’œuvre infantile très peu coûteuse et ce dans des conditions affligeantes[10]. Cette course à l'esclavage moderne, supervisée en partie par le gouvernement congolais, a donc un cadre à la fois interterritorial et extraterritorial en impliquant plusieurs puissances occidentales et orientales comme la Chine, les Etats-Unis, la France pour n’en citer qu’une partie.[11]De ce fait, le Congo se trouve au centre d’une néo-guerre froide[12] où les puissances rivales marchandent non seulement avec le gouvernement corrompu de la RDC mais également avec le Rwanda.

Peut-on parler de génocide ?

D'après la définition de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l’ONU, il désigne les « actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Les atrocités se produisant en RDC relèvent davantage d’un contexte de rivalités politiques et ethniques et de contrôle des ressources que dans le cadre d'une campagne d'aliénation physique ou biologique d’un groupe. C’est pour cela que la communauté internationale va plus souvent assimiler cette crise à un nettoyage ethnique qui a pour finalité l'établissement de territoires ethniquement homogènes ; bien qu’il y ait des débats au sein du corps juridique autour de la fusion de ces deux termes dans le but d’élargir la définition de génocide[13].

Cette tendance est cependant en évolution. En effet dans son rapport de 2023, Amnesty International montre que la CODECO[14] a ciblé des membres de l'ethnie rivale Hema réfugiés dans un camp près de la ville de Bulle massacrant au moins 46 personnes à la machette en l’espace d’une nuit, dont la moitié des enfants. Ces rivalités ethniques, exacerbées par la déstabilisation du pays, pourraient se transformer en un génocide d'une complexité inédite. On pourrait alors parler de « souche de génocide ».

Un peuple mis sous silence : entre propagande et manque de médiatisation

En fin de compte, la paranoïa collective est l'ennemi le plus redoutable des civils. Alors que de plus en plus d'innocents, dont de nombreux Tutsis, sont tués en représailles aux actions du M23 dans le nord du pays, la répression de la presse en RDC et le manque de médiatisation en Occident contribuent à la pérennité des massacres.

La démocratisation de la torture en RDC[15] dissuade toute opposition au gouvernement et aux milices et les journalistes congolais voient leur travail modéré[16] et restreint alors que la situation déjà critique ne fait qu’empirer dans le pays. L'obstacle de cette censure en RDC donne une importance cruciale à la couverture médiatique internationale.

Mais alors que le pays se meurt, la communauté internationale, ou du moins journalistique, ne porte que très peu d’importance à ce massacre[17], et lorsqu’il y a un semblant de médiatisation, celui-là ne reste que très vague. Le manque d’action concrète de l’ONU favorise ainsi l’impunité de tous les criminels de guerre impliqués dans ce nettoyage ethnique. La voix des peuples opprimés de RDC est ainsi étouffée alors qu’ils se meurent progressivement.

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[1] Amnesty International, Pourquoi la République Démocratique du Congo est-elle ravagée par les conflits, 29/10/2024.

[2] Les Tutsis étant une minorité ethnique Rwandaise historiquement dominante au pouvoir depuis la colonisation Belge et les Hutus modérés faisant partie de la majorité ethnique Hutu historiquement marginalisée par la colonisation Belge prônant une coexistence entre ethnies et opposés au Génocide Tutsi

[3] Armée composée de réfugiés Tutsis et de Hutus modérés exilés visant à libérer le Rwanda de ce génocide.

[4] Soit l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo. C’est un groupe politique et militaire d’une importance majeure dans la chute du régime du président congolais de l’époque Mobutu Sese Seko en 1997.

[5] Le FPR (front patriotique rwandais) étant composé de Tutsis rwandais exilés en Ouganda, et l’APR (armée patriotique rwandaise) étant une branche du FPR

[6] GARRETON Roberto, Sur les massacres dans l’ex-Zaïre : L’impossible enquête, Le Monde Diplomatique, 1997

[7] STEARNS Jason, Dancing in the Glory of Monsters : The Collapse of the Congo and the Great War of Africa, New York, NY : Public Affairs, 2011

[8] Milice congolaise principalement constituée de combattants Tutsis qui opère dans l’Est du pays soupçonnée de collaborer avec le Rwanda

[9] RENOVIE J.M, TOLDI.C, NOLA.A, RDC : M23, la guerre sans fin, arte reportage, 2024

[10] BILTON.R, “Congo : The epic and the Tragic”, BBC Two, Panorama, 2018

[11] PIERRET.C, “Les richesses minières de la RDC suscitent l’avidité des puissances globales”, Le Monde, 2024

[12] BREUER Christian, “The New Cold War and the Return of History”, Intereconomics, 2022

[13] SIRKIN Micol, “Expanding the Crime of Genocide to Include Ethnic Cleansing: A Return to Established Principles in Light of Contemporary Interpretations”, Seattle UL Rev, 2009

[14] Ou Coopérative pour le développement du Congo. C’est une milice armée active dans la région de l’Ituri impliquée dans des conflits ethniques et des violences principalement composées du groupe ethnique Lendus

[15] Monusco, rapport sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants en RDC, Du 1er avril 2019 au 30 avril 2022

[16] ONANA Charles, Europe, crimes et censure au Congo: Les documents qui accusent, Paris, Duboiris, 2009.

[17] Amnesty International, 25 ans d’une guerre meurtrière au Congo dans l’indifférence générale, documentaire, 2022.